Lauréate du Prix de la francophonie
en alphabétisation 2002
En 2002, le Prix de la francophonie en alphabétisation a été décerné à madame Claudette Audet du Nouveau-Brunswick.
La FCAF vous livre le texte qu’elle a produit dans le cadre de ce concours pancanadien.
L’alphabétisation : le commencement d’une vie
Huitième d’une famille de neuf enfants, voici mon histoire.
Ma mère étant veuve, nous devions l’aider au niveau financier, c’est pourquoi, j’ai dû quitter l’école très tôt. J’avais alors, très peu de connaissances en mathématiques, en lecture ou en écriture. Je dessinais des ronds sur papier pour calculer. De plus, lorsque je me rendais dans les magasins, j’étais angoissée à l’idée de commettre des erreurs delà l’importance pour moi d’être accompagnée par quelqu’un. Dû à une instruction déficiente, j’avais une faible estime de moi, je me croyais stupide, bonne à rien, que je ne pourrai jamais rien faire de ma vie et que je serai toujours une incapable. Je me refusais à tout contact social et je me sauvais dans ma chambre lorsque mes beaux-frères venaient à la maison. Je pensais qu’une fille sans instruction ne pouvait suivre une conversation, en conséquence ne pas être intéressante pour des gens que je croyais plus instruits. C’est pourquoi, chaque fois que je côtoyais les gens, je me sentais faible, sotte, niaiseuse, débile, incapable et ignorante. Je croyais que je ne m’en sortirais jamais.
Les années passèrent et je me suis mariée. J’ai eu des enfants, mais je ne sentais aucune valorisation en moi. De peur de ne pas leur donner les bonnes informations dans leur apprentissage scolaire et voulant combler cette lacune, j’envoyais mes enfants chez les voisins pour rédiger leurs travaux et apprendre leurs leçons. Gênée de mon ignorance, je leur disais que je n’avais pas le temps de les aider et que les voisins allaient pouvoir le faire. Ressentant en moi que tout allait au pire et croyant que je ne m’en sortirais jamais, voilà que j’entends parler de l’alphabétisation.
Dans ma pensée, j’étais face à une montagne insurmontable, moi, stupide, trop vieille pour aller à l’école!!!
Bien non, je suis capable, j’entreprends mes cours en alphabétisation. Entre la décision et la réalisation, il n’y avait qu’un pas à franchir, mais quel pas!
De là l’hésitation de m’y inscrire. Personne ne savait réellement que je n’avais pas beaucoup d’instruction, alors leur dire mon problème, j’en perdais mes moyens.
Bonne nouvelle! Les cours se donnaient au sous-sol de l’église de ma paroisse. Je suis dans mon milieu, je me sens en sécurité, je m’y inscris après quelques semaines. J’ai adoré mon expérience. Cette victoire avait réussi à augmenter mon estime et je pouvais alors me chercher de l’emploi. Déception, après quelques années, les cours ont été transférés à Campbellton, donc impossible pour moi d’y participer. Intérieurement, je gardais espoir qu’un jour je pourrais recommencer mes cours. Étant maintenant sur le marché du travail, je ne savais plus si le programme existait toujours.
Un jour, mon fils m’annonça la bonne nouvelle : il savait où je pouvais m’inscrire à un cours de récupération scolaire. Encore une fois, mes idées négatives refaisaient surface : j’avais vieilli, je ne pourrais pas apprendre plus que ce que j’avais déjà acquis. De plus, je travaillais, j’avais perdu l’estime que j’avais réussi à acquérir pendant les quelques années d’études. Cependant, mon fils m’a dit : « Maman, c’est toi qui nous a appris de toujours foncer dans la vie et de ne jamais arrêter de croire en nous. » C’est à ce moment que j’ai compris qu’il avait raison, j’avais tout à apprendre. Je ne pouvais pas leur avoir montré toute leur vie, que nous devions nous battre pour ce que nous croyons au lieu de baisser les bras.
Je participe donc au programme d’alphabétisation depuis plus de cinq ans maintenant. Je ne peux malencontreusement pas y consacrer tout le temps que je le voudrais à cause de mon travail.
Toutefois, mes temps libres sont réservés à l’étude, c’est pourquoi, des semaines peuvent parfois s’écouler sans que je puisse voir mes sœurs ou mon frère. Cependant, ce sont des sacrifices qui m’apportent beaucoup et qui valent la peine. De plus, je peux voir les résultats dans mes travaux de français, mes mathématiques et ma lecture. Je peux dorénavant comprendre lorsque je lis des livres, pas des petits contes d’enfants comme je lisais antérieurement, mais bien de savourer des romans. Je peux aussi en discuter avec mes amies. Cet apprentissage m’aide donc à me socialiser puisque je peux suivre une conversation et y participer. C’est même grâce à l’alphabétisation et au progrès que j’ai fait, que j’ai pu survivre au décès de ma mère et de mon plus jeune frère. Leurs décès, survenus à un mois d’intervalle m’ont blessée profondément. Je me suis inscrite à un groupe de soutien pour personne en deuil pour parvenir à surmonter plus sereinement cette double perte. Nous avions beaucoup d’articles à lire et, grâce à mon amélioration en lecture, j’ai pu comprendre les textes et progresser dans mon cheminement.
Je peux donc dire que l’alphabétisation a changé ma vie et a probablement sauvé ma vie. De plus, mes relations familiales ont changé puisque maintenant je suis plus sociale, je m’isole moins, j’ai plus confiance en moi et je fonce vers mes objectifs, car présentement j’en nourris. Du fait que je m’affirme, je suis plus respectée, personne ne peut me dire que je suis une moins que rien, je suis capable de parler et je ne suis plus gênée. Je ne quitte plus lorsqu’il y a de la visite et je me sens plus forte émotionnellement. C’est même grâce à cette force intérieure que je me suis fait de nouveaux amis, que j’accepte de participer à des réunions pour l’alphabétisation, que je suis représentante des apprenants au comité FANB et que je suis devenue fonceuse. De même, grâce à mon estime qui s’est développée avec l’alphabétisation, je rends services aux gens de ma communauté, je suis impliquée dans des comités paroissiaux, je suis devenue lectrice à l’église et je participe même à des défis comme celui-ci.
C’est en m’inscrivant à ce concours et en faisant un survole sur ma vie passée que je réalise que, sans le support de l’alphabétisation, j’aurais sûrement été prise de panique, trouvée morte de frayeur ou admise dans un centre psychiatrique. Sans le support de l’alphabétisation, je serais encore gênée, isolée, je me serais toujours sentie inférieure et je n’aurais jamais réussi à me faire des amis. Je n’aurais pu surmonter autant d’épreuves et je n’aurais pas été active dans ma communauté. J’aurais donc été un ermite. J’aurais vécu que pour ma famille, mais je n’aurais jamais pu leur donner le support dont elle avait besoin, car je me sentais trop ignorante pour oser leur parler.
Maintenant âgée de 50 ans, je suis fière de moi. Il est malheureusement difficile d’expliquer quel événement est le plus cher à mes yeux depuis l’alphabétisation, puisque chaque petit pas est pour moi un exploit. Alors, chaque fois que je gagne un concours, chaque fois que je parle devant une foule incluant des dignitaires, chaque fois que je prends part à des réunions, des conférences téléphoniques ou tout autre événement, c’est pour moi une victoire. Cette dernière, si petite soit-elle, est ma façon d’envoyer ce message aux gens qui, comme moi, ont dû quitter l’école très tôt : « Voyez, il y a toujours de l’espoir, vous pouvez y arriver. »
Même si l’alphabétisation est un plus pour moi, ma plus grande réussite, ce sont mes enfants. J’ai élevé deux enfants qui sont devenus des adultes respectables. Ils ont chacun un bon emploi.
Souvent, ils me disent qu’ils me doivent tout puisque mon courage leur a donné le pouvoir de continuer d’apprendre. Lorsqu’ils voulaient tout abandonner, car ils passaient par des moments difficiles, je pouvais leur dire combien pire serait leur vie sans instruction. Lorsqu’ils pleuraient parce que les études étaient éprouvantes pour eux et qu’ils ne comprenaient rien, j’étais là pour leur prouver que la vie, sans instruction, serait encore plus pénible. Mes enfants ayant reçu des valeurs fondamentales sur l’importance de l’instruction en plus de l’éducation, m’ont invité à foncer pour reprendre mes cours en alphabétisation.
Le plus beau cadeau qu’ils m’ont offert, fut de me remettre leur diplôme universitaire respectif, en guise de reconnaissance pour les encouragements et ma détermination face à leur réussite. Toutefois, je pouvais leur donner cet appui car j’avais vécu l’expérience d’une vie sans instruction. Je ne voulais pas que mes enfants aient à vivre l’enfer que j’avais vécu. Alors, je peux donc dire que, grâce à l’alphabétisation, j’ai pu être un modèle pour eux et à ma grande joie, ils ont compris l’importance de l’instruction.
Pour terminer, je suis en mesure d’affirmer que l’alphabétisation est vraiment le commencement d’une vie, de ma vie. Puisque depuis ma participation, j’ai appris à écrire, donc je peux envoyer des cartes ou des lettres aux gens que j’aime.
Maintenant qu’il m’est possible de compter sans faire de petits ronds sur du papier, je peux me rendre seule au magasin. Je suis en mesure également d’aider les personnes âgées en faisant des commissions pour eux. J’ai su donner un certain soutien à ma famille et surtout à mes enfants, puisque j’ai plus d’assurance. Ayant appris à lire, je suis en mesure de consulter différents ouvrages qui me viennent en aide lors de périodes plus difficiles et parce que j’ai confiance en moi, il m’est possible de demander de l’aide. Je suis donc une personne complètement différente, j’aime la vie, j’en fais partie intégralement. Je le fais en tant que propriétaire d’un foyer de soins spéciaux et également comme employée de la Croix Rouge. Récemment, je suis même allée travailler dans les écoles de ma région comme concierge. Antérieurement, il m’aurait été impossible de rédiger un curriculum vitae et de le faire parvenir puisqu’il demandait une certaine instruction. Je me suis privée d’une telle expérience.
L’alphabétisation et l’encouragement de mes enfants sont de magnifiques ingrédients qui contribuent quotidiennement à me raffermir dans l’estime de soi. Je suis fière du chemin parcouru jusqu’à ce jour. Résultat : meilleure vie, joies, amour, respect, confiance en moi. Je ne regrette rien de mes efforts et de ma persévérance puisque j’ai commencé à grandir.
Claudette Audet
Étudiante en récupération scolaire
Campbellton (NB)

