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Lauréate nationale du Prix de la francophonie en alphabétisation 2004

Claudette Daneau, Montréal (Québec)

Ce n'est qu'un début

Ayant été retiré de l’école en deuxième année, j’ai du faire face à la vie sans savoir lire et écrire.  Mon père étant anglophone m’avait inscrite dans une école anglaise.  Ma mère, elle, unilingue française ne pouvait jamais m’aider dans mes devoirs ou études.  J’étais complètement mêlée et perdue et n’avançait à rien.  Ce fut un soulagement quand mes parents me retirèrent de l’école afin que je les aide à la maison.  Ma mère, malade, ne pouvait suffire à la tâche car nous étions dix à la maison.

Le temps passa et les circonstances firent que je n’ai jamais eu la chance de retourner à l’école.  Pour un certain temps, cette situation me plaisait beaucoup, mais avec les années un immense fossé se creusa entre moi et toutes mes relations.  D’un côté, ceux qui savaient lire et écrire, de l’autre côté, moi qu ne savait pas lire et écrire.  Entre nous, un grand trou se creusait, ça s’appelait :  l’ignorance.  C’est terrible de toujours se sentir à part et de subir toutes sortes de craintes.  Avec le temps, je développai tout un éventail d’excuses et de petits mensonges pour cacher mon handicap.  Je n’ai durant plus de quarante années, jamais pu trouver une information dans un dictionnaire ou un numéro de téléphone dans l’annuaire.  Mes excuses étaient que j’avais étudié qu’en anglais et que je ne comprenais rien à leurs devoirs.  J’étais totalement illettrée.

Par un heureux hasard, j’ai vu, il y a quelques années une émission de télévision qui parlait de différents centres d’alphabétisation.  Sur l’insistant conseil de mon mari, j’ai pris le numéro de téléphone qu’on y indiquait.  J’ai gardé ce numéro durant plusieurs semaines avant de me décider à prendre contact avec Un Mondalire.  Ce fut pour moi une très coûteuse et humiliante journée que ma première visite à ce centre.  Quand on a de la difficulté à écrire son prénom au départ, ça devient un exploit quand on peut lire seule une carte de souhaits de ses enfants.  Durant des années, mon rêve a été de parvenir un jour à être capable de lire seulement que deux lignes dans un livre.  Ne pouvant pas me libérer pour plus de temps, depuis trois ans, j’assiste aux ateliers d’alphabétisation un après-midi par semaine et à l’occasion une journée complète.  Mon souhait a été comblé car maintenant il m’est possible de lire des petits romans.  Pour moi, ce résultat a la même valeur qu’un aveugle qui retrouverait la vue, c’est merveilleux.  Ma lecture est meilleure que mon écriture mais je sais maintenant que si je le veux assez fort, je serai capable d’y parvenir. 

L’école a fait disparaître beaucoup de mes peurs pour les remplacer par une montagne de confiance en moi.  Je dois avouer que de dire à ma famille et à mes amies que j’allais à Un Mondalire m’a pris du temps et beaucoup d’hésitations.  J’ai découvert que plus j’apprenais moins il m’était difficile d’en parler, c’était comme sortir de l’ombre pour enfin découvrir comme le soleil est beau.  Je dis cela sans toutefois oublier les deux après-midi que j’ai passé à me promener devant la porte de l’école, cherchant le courage d’y entrer.  Comme je regrette aujourd’hui toutes ces années à souffrir de ne pas savoir lire et écrire.  C’est dur pour le moral de réaliser qu’on ne peut pas lire le nom de la rue que l’on habite.  Dans mon cas, le moment déclencheur s’est produit à l’hôpital.  Une secrétaire me présenta une formule à remplir, comme d’habitude, j’ai dis que je ne pouvais pas le faire n’ayant pas mes lunettes alors que je les avais sur le bout du nez, j’en serais presque morte de honte. 

Depuis que je sais lire, un peu, toute ma vie à été complètement changée.  Maintenant je peux lire les cartes que je reçois ou que j’offre aux membres de ma famille à différentes occasions.  Je me permets aussi de commander sans l’aide de personne le repas que je désire au resto.  Je lis les étiquettes sur les produits à l’épicerie sans avoir à ma fier seulement qu’aux illustrations sur les boîtes.  Un autre très grand avantage est de pouvoir aller seule à la banque et de pouvoir utiliser le guichet automatique qui m’effrayait tellement avant.  Je descends à la station de métro désirée sans avoir à compter les arrêts car je suis capable de lire le nom des stations.  J’espère maintenant la visite du facteur que je craignais avant.  J’ai hâte de prendre connaissance des choses qu’il nous laisse même si ce ne sont que des circulaires.  La chose la plus merveilleuse qui s’est produite dans ma vie depuis que je sais lire et écrire, c’est qu’après trois tentatives, j’ai réussi à passer les examens écrits pour l’obtention de mon permis de conduire.  Je peux lire les panneaux d’indications routières et je les comprends, c’est merveilleux.  La prisonnière est sortie de la cellule.  Les barreaux invisibles de ma prison se sont écartés pour me laisser la chance de prendre ma place. 

En troisième année d’études, je réalise que mon petit savoir m’a permis de faire du bénévolat à la St -Vincent de Paul de mon quartier.  Les formulaires à remplir ne me font plus aussi peur.

Cette année, j’ai accepté la responsabilité de faire partie du Conseil d’administration du centre Un Mondalire.  J’ai aussi accepté de m’impliquer dans le comité des fêtes avec d’autres participants.  Je fais aussi partie du comité de sensibilisation.   Cela implique que je devrai bientôt aller faire des visites dans certaines écoles.  En y racontant mon histoire, j’espère faire réfléchir quelques jeunes qui pensent un peu trop à décrocher des études.  Je veux leur montrer comment ça peut être coûteux dans l’avenir le manque d’instruction.  Après avoir entendu raconter mon expérience, deux de mes petits-fils ont repris le chemin de l’école cette année pour finir leur secondaire.

Je suis très fière du bout de chemin que j’ai fait et je suis très motivée de poursuivre sur cette difficile mais combien merveilleuse route du savoir.  Avant, j’inventais des histoires pour mes enfants, aujourd’hui j’en lis à mes petits-enfants.  Ma lecture est bien meilleure que mon écriture qui est laborieuse mais j’ai bien l’intention de remédier à cette faiblesse.

Mille mercis à toutes les animatrices d’Un Mondalire qui ont démontré beaucoup de patience avec la grand-maman que je suis.  Quand on est plus avancée sur le chemin de la vie beaucoup de choses se sont collées à notre vécu mais il est indiscutable que de savoir lire et écrire est sûrement immédiatement deuxième en importance après mon rôle de mère et d’épouse.

Les personnes qui se sont sacrifiées pour moi ont réalisé une chose, qui a tout simplement même si je suis encore une novice, transformé ma vie et celle des personnes qui m’entourent c’est que je suis enfin sortie de ma prison d’ignorance.Quand j’en saurai un peu plus  peut-être que je pourrai trouver un mot plus fort que Merci.

Je remercie simplement ceux et celles qui ont lu ce texte.

Claudette Daneau

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