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Lauréate régionale du Prix de la francophonie en alphabétisation 2004

Françoise Cadieux, Maxville (Ontario)

Ma vie sans éducation

Ma vie n’a pas été facile.  Je suis née à la Magaza, comté de Labelle, un petit village entouré d’immenses forêts.  Mon père était Indien.  Comme les écoles étaient très loin et qu’il n’y avait pas d’autobus à l’époque, je ne suis jamais allée en classe.  Mon père ne savait pas écrire son nom et ma mère non plus.  Nous vivions dans une tente et nous étions pauvres.  Papa allait à la chasse; il installait des pièges et tous les matins, mes frères et moi allions ramasser les animaux et mon père vendait les peaux.  Il y avait souvent de grosses tempêtes et nous revenions les pieds très gelés mais nous n’avions pas le choix.  L’été, nous allions à la pêche.

Un jour, le curé du village nous a rendu visite et a annoncé à ma mère que je pourrais aller au couvent.  Comme nous n’étions pas riches, mon père a dit oui.  Donc, je suis allée au couvent.  Ma mère était très catholique et elle voulait faire de moi une religieuse.  Au couvent, les religieuses m’ont fait travaillé dans la cuisine et dans la salle de couture.  Donc, il n’y avait pas de temps pour les études.  Le matin, nous avions une messe à cinq heures; ensuite, j’allais préparer le déjeuner pour trois cents personnes.  Les religieuses trouvaient qu’il y avait trop de travail pour que je passe du temps à étudier.  Je ne voyais pas mes parents, je pleurais souvent.  Je suis sortie du couvent à l’âge de seize ans.

J’ai travaillé comme plongeuse et bonne à tout faire dans un restaurant.  Là, j’ai rencontré des gens qui voulaient m’embaucher, mais je ne disais à personne que je n’avais pas d’éducation.  Souvent j’ai pleuré parce que j’aurais pu avoir un bon travail.

Un jour, une amie m’a dit qu’une dame cherchait quelqu’un pour faire son ménage parce qu’elle était malade.  J’ai travaillé trois ans pour cette dame, puis elle est décédée.  J’ai eu beaucoup de peine et je n’avais plus de travail ni de place où demeurer.  N’ayant pas d’éducation, ce n’était pas facile de me trouver un emploi.  J’ai pleuré et j’ai prié.

C’est alors que j’ai rencontré une dame qui m’a proposé de faire son ménage.  Quelques temps après, une amie  m’a demandé d’être sa fille d’honneur lors de son mariage.  Je suis donc partie pour l’Ontario.  Le frère de mon amie m’a demandé de rester avec sa mère puisqu’elle était malade.  Six mois plus tard, en 1969, je me suis marié avec cet homme.  Nous sommes déménagés à Morrisburg, un village anglais.  Mon mari m’écrivait des petites notes en anglais lorsque j’allais à l’épicerie parce que je ne pouvais me débrouiller seule.  Après trois ans, nous sommes déménagés à Maxville.

En 1970, j’ai eu une belle fille Nathalie, en 1971 une autre fille Nancy et en 1975 un garçon Patrick.  Les enfants ont grandi, les années scolaires sont arrivées et la petite misère aussi.  Je ne voulais pas dire à mes enfants que je ne savais pas lire ni écrire.  Sans qu’ils le sachent, en les aidant avec les devoirs, j’ai appris l’alphabet, les syllabes et des mots simples.  C’est alors que j’ai réalisé que je savais assez lire pour me débrouiller un peu.  Quand ils me demandaient une question, je leur disais de trouver le mot dans le dictionnaire.  Je pleurais souvent, vous ne pouvez pas savoir comme je me sentais inférieure.  Je ne voulais surtout pas que mes enfants disent que j’étais ignorante, mais lorsqu’ils ont eu fini leurs années d’études, je leur ai dit que je ne savais pas lire ni écrire.  Vous auriez dû voir leur visage, ils sont resté figés et ils ont vite réalisé le pourquoi du dictionnaire.  Je voulais apprendre à écrire afin de correspondre par courriel avec mon fils qui demeure à Vancouver.

Le plus grand pas était de mettre le pied dans l’école.  J’avais très peur.  Je me demandais ce que les gens allaient dire.  Une femme de 54 ans qui va à l’école…  Lorsque j’ai annoncé la nouvelle à mon mari, il m’a répondu : »Quoi!  Tu veux aller à l’école … mais pour apprendre quoi…! »  Je lui ai dit que je voulais apprendre à me servir d’un ordinateur et il m’a dit de faire à ma guise.  Je ne lui ai pas dit que j’avais très peur.  Je n’ai pas dormi de la nuit.

Ce matin-là, Johanne, l’animatrice, m’a téléphoné pour me rappeler que le cours commençait à midi trente.  J’avais hâte mais j’avais des papillons dans l’estomac et un gros mal de tête.  Je me suis parlé et je me suis dit que j’étais capable.  Rendue à la porte de l’école, j’avais le mal de mer.  Heureusement que Johanne était là; elle m’a reçue avec un grand sourire. Lorsqu’elle m’a dit bonjour, je me sentais déjà mieux.  Comme je n’avais jamais touché à un ordinateur, elle a commencé ses explications à la source.  Elle m’a tout de suite mise très à l’aise.  Quelques semaines plus tard, elle voyait que je ne connaissais pas mes verbes et elle m’a conseillé de suivre des cours de français.  J’étais très hésitante.  Alors elle m’a suggéré d’y aller pour une heure seulement au début.  Vous ne pouvez savoir ce que je ressentais lorsque je me suis finalement décidée d’y aller.  Ma rencontre avec les autres apprenants et apprenantes m’a rassurée et j’ai complété une heure de cours pendant les deux premiers jours.  Puis, j’ai assisté aux leçons de plus en plus longtemps chaque semaine jusqu’à ce que je complète deux avant-midi de français.  Je réclamais de plus en plus de travail.  L’animatrice me donnait des leçons sur les verbes, les sujets, les accords en français que je complétais à la maison.  Ma vie avait changé du tout au tout.  Quand j’ai rencontré mon amie Denise, elle a trouvé que mon langage s’était nettement amélioré, tellement qu’elle m’a suggéré d’accepter l’offre qu’on me proposait : celle d’être présidente du Club Optimiste local pour l’année qui vient.  Mes enfants m’ont aussi encouragé à continuer d’étudier.

Un jour pendant que je travaillais à l’ordinateur au Centre, Johanne m’a dit que je devrais écrire un courriel à mon fils de Vancouver.  Je lui ai dit que  j’en étais incapable mais elle m’a répondu : « Oui, tu es capable »  C’était mon rêve depuis toujours.  Je ne l’oublierai jamais.  J’étais tellement nerveuse que je ne trouvais pas les lettres, mais j’ai réussi.  J’ai envoyé une lettre à mon fils.  Il n’en croyait pas ses yeux, sa mère lui écrivait une lettre.  Dans ma vie de peine et de misère, j’avais enfin réussi.  J’étais comme une enfant, tellement contente.  Rendue à la maison j’ai annoncé la grande nouvelle à mon mari.  Il était très fier de moi.  Le soir même, mon fils m’a téléphoné et il ne pouvait pas le croire.  Il était très heureux.  Je lui ai dit que j’allais à l’école et que j’aimais cela.  Jeudi passé, lors d’un dîner pour la fin de notre année, j’ai reçu mon diplôme pour le français de base.  J’étais ravie.

Maintenant, je raconte à mes amies comme je suis fière de mes exploits.  Si je pouvais je le crierais sur les toits.  J’aimerais le dire à tout le monde.  Le plus difficile, c’est de mettre le pied dans l’école.  Je me suis fait beaucoup d’amies.  Je voudrais dire à tous ceux qui craignent de faire le premier pas, de ne pas avoir peur.  Je suis fière que ma vie ait changé et je ne l’oublierai jamais.  Je n’ai pas fini d’étudier.  Je retourne au mois de septembre.  Je suis allée parler à la secrétaire de l’école que mes enfants ont fréquentée et elle m’a donné le nom d’une personne qui aimerait elle aussi étudier en français.  Je vais lui parler et lui expliquer comment ceci a changé ma vie.  Je voudrais remercier les gens du Centre À LA P.A.G.E. d’avoir cru en mes capacités et j’espère qu’il y en aura d’autres comme moi.  Je vais en parler à tous ceux qui voudront m’écouter.

Françoise Cadieux

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