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La Journée de l'alphabétisation familiale

le 27 janvier 2012 » voir

Lauréat du Prix de la francophonie en alphabétisation 2005

Louise Fiorini, Montréal (Québec)

Plus jamais la honte.

Je suis apprenante à Un Mondalire depuis 3 ans, je me sens mieux dans ma peau. Je veux continuer à apprendre tant que Dieu me prêtera la santé. Je suis une personne analphabète qui veut en savoir toujours plus et je fonce tête baissée dans la lecture et l'écriture comme on dit : « J'en mange ». Quand arrivent des difficultés, même si l'animatrice m'encourage, je doute encore de moi, car j'entends encore les paroles qui me disent que je ne ferai jamais rien dans ma vie.

Vers dix ou onze ans, j'ai dû abandonner mes études. La famille grossissait et les besoins se faisaient de plus en plus grands. Comme j'étais la plus vieille des filles, c'est moi qui a dû sacrifier ces années d'étude pour aider ma mère. Mais je n'ai jamais regretté de les avoir aidés. J'aurais aimé continuer mon école parce que je voulais être infirmière pour les enfants. Mes parents n'avaient pas les moyens de m'instruire. La pauvreté et l'analphabétisme égalaient la honte que je vivais à tous les jours. Les années ont passé, et un jour, je me suis mariée, et à mon tour, j'ai eu des enfants.

Quand ils ont commencé à aller à l'école, je ne pouvais pas les aider. Lorsqu'ils me demandaient de l'aide j'avais une grosse boule dans la gorge et beaucoup de peine d'avoir à les retourner voir leur père. J'ai attendu qu'ils soient adolescents pour leur dire que je ne savais pas lire. Avant, je leur disais seulement ne pas être assez instruite pour pouvoir les aider. Mon garçon s'est rendu compte de mon problème mais il était mal à l'aise de m'en parler. Il avait peur de me faire de la peine.

Un jour, il me demande de corriger son devoir, je lui ai répondu : « Je ne vois pas bien. », il me dit : « Pourquoi tu ne te fais pas faire des lunettes ? » Je me suis mise à pleurer et je lui ai avoué mon problème de lecture et d'écriture. Je lui ai raconté l'histoire de mon enfance. Des années plus tard, mon mari et moi avons démarré une petite compagnie de livraison de fleurs. Je devais prendre les commandes de livraison et je ne savais pas bien écrire les adresses. On me critiquait tout le temps, je faisais beaucoup d'erreurs. Lorsqu'on m'appelait pour une livraison, j'étais tellement nerveuse que je faisais encore des erreurs. J'étais toujours blâmée « T'es bien niaiseuse. ». Je devais appeler ma cousine pour qu'elle m'aide à bien écrire et malgré cela, il y avait des blâmes et encore des erreurs. Comme je n'arrivais pas à écrire sans fautes, il y avait toujours la honte, la peur, les bouffées de chaleur, les migraines, les maux d'estomac et je savais que ces malaises venaient de mon problème de personne analphabète.

Pendant plus de 20 ans, mon rêve était de retourner aux études, mais il y avait toujours la crainte d'être jugée et de faire rire de moi. Avez-vous déjà imaginé, comment le simple fait de savoir ou de ne pas savoir lire, peut changer la vie de tous les jours ? Jusqu'il y a trois ans, je n'avais jamais fait de liste d'épicerie, donc, souvent, il me fallait retourner chercher ce que j'avais oublié dans le courant de la semaine. Je n'ai jamais eu le loisir de lire un bon livre. Je ne pouvais même pas lire ces bonnes recettes qu'on peut trouver partout. Quand nous allions au restaurant, c'est mon mari qui devait me lire le menu. J'avais toujours peur que quelqu'un s'aperçoive que je ne savais pas lire, c'était toujours la honte. Pour choisir mon menu au restaurant, je regardais dans l'assiette du voisin et je prenais la même chose que les autres ou je demandais à la serveuse de me dire le menu du jour.

Aujourd'hui, je mange ce dont j'ai envie car je peux plus facilement choisir. Mon mari me disait souvent de prendre le temps nécessaire pour apprendre à lire, d'aller à mon rythme. Il m'expliquait qu'une fois que je saurais lire, il me serait possible d'apprendre n'importe quel sujet. Je n'aurais qu'à me procurer des livres portant justement sur les sujets qui m'intéressent.

Un jour, j'ai rencontré une dame que je connaissais. Elle s'est aperçue que je ne savais pas lire. Elle me donna un dépliant du centre Un Mondalire. Je me présentais au centre sans être capable d'y entrer. Je me suis reprise à quatre fois. La première fois que j'ai osé, je fus très surprise de ce qu'était Un Mondalire. J'ai rencontré plus particulièrement Monique, qui m'a fourni toutes les explications nécessaires pour faire mon inscription.

Les gens à Un Mondalire m'ont fait confiance et m'ont donné confiance. J'ai entrepris mes ateliers une semaine après cette visite. Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable et refuser de voir la vérité en face. Les premières semaines de ce retour à l'école ont probablement été les plus difficiles parce qu'il fallait recommencer à zéro après tant d'années. Recommencer comme si j'étais en première année, la base de tout : l'alphabet.

Mais aujourd'hui, je suis fière de moi, ceux qui m'entourent le sont aussi. Déjà après trois ans et quelques mois, je trouve que j'ai fait beaucoup de progrès. Maintenant que je peux lire un peu, il y a déjà beaucoup de choses que je peux faire, sans demander d'aide. Comme par exemple : plus besoin de faire lire une carte de souhaits par la vendeuse pour savoir ce qu'elle dit. Je peux même y rajouter mes propres souhaits.

Quand je magasine, je peux lire les informations sur les produits. Je comprends beaucoup mieux les circulaires et les journaux. Je peux lire les recettes. J'ai même commencé à faire des motscroisés. Je peux noter mes rendez-vous comme il le faut dans mon agenda, comme ça, plus aucun rendez-vous manqué à l'hôpital, chez le médecin ou ailleurs. Il est beaucoup plus facile aussi de chercher des informations dans un annuaire téléphonique. J'ai toujours utilisé ma mémoire et mon sens de l'observation pour me sortir du pétrin. Je regardais et je me souvenais. Une recette expliquée à la télévision, je la refaisais sans problème parce que je l'avais vu faire. Cette année, j'ai participé à un projet de collaboration à distance avec les gens du Centre. Nous devions travailler en équipe dans l'écriture, la lecture et tout ça à l'ordinateur. On nous a appris à fonctionner seul à l'ordinateur. Nous sommes à écrire un photo-roman en équipe et j'apprends beaucoup de nouvelles choses.

J'ai plus confiance en mes capacités d'écriture. J'aime beaucoup créer, j'invente des scénarios et je suis contente du résultat. Ça me rappelle que lorsque mes enfants étaient petits, j'inventais des histoires le soir avant leur dodo. Je demeure maintenant chez mon fils. Lorsque je travaille dans mes cahiers et que j'ai de la difficulté, mon petit-fils de 13 ans se fait une fierté de m'aider sans me critiquer. Je crois que ça le motive à bien travailler à l'école. Nous nous encourageons à continuer et à ne pas lâcher. Je suis tellement fière de moi que j'en parle à tous mes proches. J'encourage même les personnes que je connais qui ont un manque d'instruction à retourner aux études. J'incite les personnes qui sont encore aux études à les poursuivre afin d'obtenir les meilleures possibilités de placement dans le monde du travail. J'ai participé à un projet de sensibilisation auprès des jeunes de 5e et 6e année dans les écoles du quartier. Je témoignais de mes difficultés à l'école et que j'aurais aimé continuer longtemps à apprendre. Je leur disais combien c'est important de terminer son secondaire même si c'est difficile.

Depuis plusieurs années aussi je rêvais de faire du bénévolat, mais j'aurais dû remplir des fiches, et mon manque de savoir lire et écrire m'empêchait donc de réaliser ce rêve. Aujourd'hui je peux faire du bénévolat. Trois à quatre fois par semaine, je vais à la Saint- Vincent-de-Paul. Je dois trier ce que le monde apporte : vêtements, vaisselle et autres articles. On marque la grandeur, le prix et on les place. Je suis contente parce que j'apprends plein de choses nouvelles. Je peux lire les étiquettes sur les vêtements, le mode de lavage, etc.

Maintenant je ne me sens plus à part des autres. Cette année, je suis emballeuse à la caisse. Je reçois les gens qui ont besoin d'aide. Je les mets à l'aise et je leur fournis ce dont ils ont besoin, et je fais un petit rapport. Quand on a vécu dans la pauvreté, on comprend la pauvreté. Avant, pour ne pas dire que je ne savais pas lire, je disais que j'avais oublié mes lunettes et je les oubliais souvent. Tout cela me mettait mal à l'aise et me rendait très malheureuse. Bien sûr, j'ai encore beaucoup de progrès à faire, mais il y a un début à tout. Il s'agit de ne pas lâcher, on aura toujours quelque chose à apprendre.

Plus tard, j'aimerais bien écrire mon histoire de vie qui n'a pas été facile. Ainsi, je pourrais peut-être aider des personnes à s'en sortir et de croire que c'est possible. Ce n'est pas drôle une vie sans savoir lire et écrire. J'ai plus confiance en moi et je fonce vers l'avenir. Maintenant, plus personne ne pourra me critiquer, me juger, je vais prouver que je suis capable et je sais que je réussirai.

Louise Fiorini

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