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Lauréat du Prix de la francophonie en alphabétisation 2007
Rock Brisson, White Horse (Yukon)
Les combats de la vie…
Les frustrations de la vie de ne pas savoir lire ou écrire me rendaient fou et me peinaient. Elles m'ont fait faire banqueroute autant au point de vue spirituel, monétaire que mental.
Après une tentative de suicide, je me suis réveillé une semaine plus tard à l'hôpital d'Edmonton avec une cicatrice d'un pied de long au ventre. Je me suis rappelé qu'à mon arrivée, une garde-malade m'avait demandé de prendre des photos puisque ma blessure était vraiment particulière et que c'était un cas de guérison extraordinaire. J'ai voulu savoir ce qu'elle allait en faire et elle m'a dit qu'elle pourrait les utiliser pour les étudiants en médecine afin de leur montrer que n'importe quoi peut arriver. En acceptant, j'ai réalisé que ma vie allait changer d'une manière que je n'aurais jamais pensé. À ma sortie de l'hôpital, je suis déménagé au Yukon avec mes deux adolescents. Mon état de santé ne me permettait pas de travailler. Âgé de 46 ans et sur le bien-être social, j'ai compris que je devais m'éduquer davantage pour pouvoir travailler et empêcher mes enfants qui, comme moi, ne savaient pas lire ni écrire, de subir le même sort.
Je suis allé chercher de l'aide au Bureau de l'éducation du Yukon qui m'a dirigé vers Yukon Learn, une association qui offre des services particuliers en alphabétisation en anglais. C'est eux qui m'ont suggéré de me rendre à l'Association franco-yukonnaise pour obtenir de l'aide dans ma langue maternelle puisqu'à cause de mes problèmes de santé, ce serait plus facile pour moi. C'est le Service d'orientation et de formation aux adultes (SOFA) qui m'a pris en charge et j'ai dû passer une panoplie de tests. J'ai alors découvert que j'étais sourd à 60 % d'une oreille et à 30 % de l'autre et que j'avais des troubles de langage suite à un ACV et mes problèmes cardiaques. Ils ont évalué que ma capacité de lire et d'écrire était du niveau de la maternelle. Le psychiatre ne croyait pas possible que j'apprenne davantage. Après 4 ans, de peine et de misère et avec l'aide d'une tutrice, je suis maintenant capable de lire en français et en anglais et d'écrire avec le programme de reconnaissance de la voix en français et en anglais également.
Aujourd'hui, je peux aider mes enfants à continuer à lire et à écrire. J'ai pu redémarrer mon entreprise et être plus indépendant parce que je peux lire et faire des contrats. Je peux m'occuper de mes comptes bancaires, comprendre et remplir des formulaires, me diriger dans les hôpitaux et autres endroits publics. Je peux être plus autonome dans ma vie de tous les jours et j'ai pu sortir du cercle de l'ignorance.
Je vois la vie différemment parce que je peux désormais prendre toutes les opportunités qui me sont offertes pour acquérir davantage de savoir. Je peux dire que d'apprendre à lire et à écrire a donné un sens à ma vie parce que je suis très impliqué dans le secteur de l'alphabétisation. Je suis devenu un modèle pour tous les adultes apprenants de ma communauté, mais aussi partout au Canada. Avec les nombreux problèmes que j'ai rencontrés, je montre aux adultes et aux jeunes l'importance de la lecture et de l'écriture. L'an dernier, un professeur de l'école élémentaire francophone m'a dit qu'après ma visite et mon témoignage dans sa classe, un jeune garçon qui avait perdu sa motivation à étudier et qui n'avait pas de bons résultats scolaires a augmenté ses résultats de 50 % l'année suivante.
Chaque année, je m'implique de plus en plus dans des activités liées au secteur de l'alphabétisation. Depuis deux ans, je participe à la Journée de l'alphabétisation où j'ai témoigné de mon parcours personnel auprès des anglophones et des francophones du Yukon. Lorsque le gouvernement fédéral a coupé de 17 millions le financement accordé dans le secteur de l'alphabétisation, j'ai pris part à la conférence de presse pour expliquer les conséquences qu'aurait cette décision puisque les besoins sont énormes et insuffisants. J'ai démontré que l'argent était nécessaire puisque sans cette aide, je ne serais pas ici aujourd'hui pour vous parler de mon expérience de vie. Chaque année, je fais une tournée dans les écoles francophones et anglophones du Yukon pour parler aux enfants de toute l'importance de l'alphabétisation dans leur vie. Je me rendrai également prochainement aux Territoires du Nord-Ouest pour rencontrer les professionnels de la santé et des services sociaux afin de leur donner les outils nécessaires pour aider les personnes comme moi à apprendre à lire et à écrire. Je parlerai aussi aux professeurs et aux étudiants de l'école francophone de l'importance de l'éducation. Les crimes, le chômage, la prostitution et la délinquance sont bien souvent associés au manque d'éducation.
Tout ce que j'ai accompli m'a permis de gagner le prix d'alphabétisation du Conseil national de la fédération et le prix de l'alphabétisation de la région du Nord de Postes Canada en 2006. Je suis devenu le porte-parole pour tous les analphabètes parce que j'ai passé par le même chemin qu'eux alors je sais ce qu'ils vivent et comment ils peuvent se sentir face à leur ignorance. Les nombreuses épreuves que j'ai rencontrées dans ma vie ont fait de moi une meilleure personne et je suis une preuve que lorsqu'on est déterminé, tout peut arriver. J'encourage tous les apprenants et toutes les apprenantes à continuer et à franchir les obstacles avec un bon sens de l'humour puisque rire c'est thérapeutique. Ceux qui me connaissent savent de quoi je parle. »
Roch Brisson

