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Lauréate du Prix de la francophonie
en alphabétisation 2008

Lisa Forest, Winnipeg (Manitoba)

À 17 ans, séparée de ma famille par des circonstances difficiles, je quitte l’école pour me marier. Séparée à 22 ans avec deux enfants d’âge préscolaire, j’obtiens l’annulation de mon mariage et suite à un appel de l’hôpital de Winnipeg où mon père se meurt, je déménage au Manitoba dans le but d’avoir un nouveau départ dans la vie. Un mois après notre arrivée, j’organise les funérailles d’un père presque inconnu et nous nous retrouvons seuls tous les trois, mes enfants et moi. En peu de temps je me rends compte que sans éducation et sans famille, avec deux petits enfants dans une ville étrangère à plus de 1 500 kilomètres de chez moi, notre avenir semble plutôt incertain. Je tente alors de retourner aux études…

À 5 h 30 je dois donc prendre deux autobus avec mes deux petits, les laisser à la garderie et me rendre au collège pour les reprendre le soir après l’école et refaire le même trajet en sens inverse. Au bout de deux mois, la garderie refuse de prendre mes enfants à cause de notre localisation et mon petit de deux ans tombe gravement malade. Comme j’ai dû l’amener plusieurs fois à l’hôpital d’urgence, parfois en pleine nuit, je dois alors abandonner mes études. La solitude est parfois difficile à supporter, surtout lorsque les enfants sont au lit, mais je rebâtis ma vie petit à petit…

Les années passent, ma famille grandit et j’ai toujours espoir de retourner aux études un jour. Pendant ce temps, ayant été présentée à un propriétaire de restaurant mobile, je passe plusieurs années à préparer la nourriture et à tenir les livres pour notre petite entreprise. Je m’occupe aussi d’une garderie familiale chez moi pendant environ sept ans. Ça procure des amis à mes enfants et me permet de demeurer à la maison avec eux tout en gagnant un salaire. Mais, cinq enfants plus tard, après 18 ans dans une relation abusive, je me retrouve encore seule avec mes enfants, refusant de continuer dans cette relation insupportable.

Je rencontre alors un homme merveilleux, qui l’aurait cru! Il adopte les six enfants qui sont avec moi et nous sommes très heureux ensemble. Cependant, les temps sont difficiles financièrement, n’ayant tous les deux pas complété nos études. Mon partenaire finit par décrocher une position à terme de quatre à six mois par année aux États-Unis. Quant à moi, je me retrouve avec deux emplois à temps partiel qui ne paient que le salaire minimum et je dois parfois travailler des quarts de travail doubles, incluant des fins de semaine. Ça me peine beaucoup de laisser mes enfants seuls si souvent mais je veux leur offrir une vie heureuse où ils ne manquent de rien, tout ce que moi je n’ai pas eu dans mon enfance. Et ça me tracasse souvent de ne pas pouvoir offrir plus à ma famille à cause de mon manque d’éducation. Soudainement, la maladie m’arrache le grand amour de ma vie qui doit partir et la famille est dévastée encore une fois. Pour comble de malchance, ma voiture devient inutilisable, une partie de ma maison brûle et mes enfants et moi sommes séparés. Ça me prend presque un an avant de pouvoir réintégrer ma demeure. Ce fut l’une des périodes les plus pénibles de ma vie et je me suis sentie bien découragée.

Je dois encore recommencer à zéro, en suis-je capable? Sans éducation et sans soutien, que vais-je faire? Je suis bien déterminée à soutenir ma famille qui compte encore six enfants mais par où commencer? Il me faut à tout prix garder ma maison, car c’est impossible de trouver un appartement à prix raisonnable pour sept personnes. Je suis bien décidée à m’en sortir d’une manière ou d’une autre ayant appris dès l’âge de 15 ans à me débrouiller par moi-même.

Un jour, j’entends parler de Pluri-elles et décide d’appeler le centre pour demander conseil. À ma grande surprise, j’apprends que l’on offre le cours de GED. La coordonnatrice du programme m’explique ce dont il s’agit et les critères d’admission et je décide de m’inscrire au programme. C’est comme un rayon de soleil qui vient de poindre à l’horizon de ma vie… Ça me redonne confiance en l’avenir avec l’espoir d’une vie meilleure pour mes enfants et moi. Chez Pluri-elles, j’ai trouvé soutien, réconfort et encouragement. La bonté, le dévouement et la patience de tout le personnel, et surtout des formatrices et formateurs, sont extraordinaires. C’est comme si j’avais trouvé une famille où je me sens accueillie et acceptée. J’ai dû avec regret quitter l’an dernier pour revenir cette année, car c’était parfois impossible de laisser les enfants. Mais je suis encore plus déterminée de parvenir à compléter mes études. D’ailleurs, j’ai toujours eu la passion d’apprendre, car beaucoup de choses m’intéressent. Je suis tout de même surprise de constater qu’après avoir passé tant d’années hors de l’école, cette passion est toujours présente chez moi.

Je profite de mon expérience pour dire à tous ceux et celles qui veulent l’entendre : « Voyez, il n’est jamais trop tard. Rien n’est impossible à celui qui le veut vraiment. » J’ai remarqué combien ma ténacité a eu un impact sur ma famille, mes adolescents surtout semblent plus motivés, car je ne cesse de leur répéter combien ils sont chanceux d’être à l’école maintenant et à quel point l’éducation est importante, encore plus de nos jours.

D’ailleurs, ma grande fille de 22 ans, mère de deux petites filles adorables, profitant de son congé de maternité, vient d’entrer au collège pour suivre un cours en planification financière. Sa sœur de 19 ans, diplômée de l’école secondaire, songe aussi à retourner aux études prochainement. Et j’ai également convaincu un ami de s’inscrire chez Pluri-elles. Grâce à ma formation, je suis fière d’être présentement représentante des personnes apprenantes au niveau national.

Je suis maintenant plus intéressée à ce qui se passe dans ma communauté et j’ose même m’intéresser à la politique, un domaine qui ne m’attirait pas du tout auparavant. Je m’implique aussi davantage dans les activités scolaires, me sentant plus compétente de participer à différentes choses. Ça fait aussi très plaisir à mes deux fillettes lorsque j’offre ma contribution à l’école. Les enfants sont toujours une bonne source de motivation pour moi.

Munie de mes nouvelles connaissances, j’envisage l’avenir avec confiance et les défis à relever ne m’effraient plus, car je me rends compte de mes capacités. Je suis d’ailleurs convaincue que tout ce dont on a besoin pour réussir se trouve à l’intérieur de nous-mêmes, il faut aller le chercher.

Présentement, je me dévoue encore à subvenir aux besoins de mes enfants mais un jour, peut-être pas si lointain, ils auront tous quitté le nid et il me faudra alors subvenir à mes propres besoins. L’éducation reçue me permettra alors de demeurer indépendante et fière d’être en mesure de jouir de la vie au sein de ma communauté, d’apprécier mes collègues, mes amis et ma famille.

Mon plus grand rêve est que chacun ait la chance de s’épanouir et de goûter pleinement à la vie. Une vie ça passe beaucoup trop vite…

Lisa Forest

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