Lauréate du Prix de la francophonie en alphabétisation 2008
Simonne Glazer, Saint-Quentin (Nouveau-Brunswick)
L’espérance d’une vie meilleure!
Bonjour! Je me nomme Simonne Glazer. J’ai 46 ans et je suis native du Nouveau-Brunswick. Je désire participer à ce concours afin d’exprimer mon expérience. J’aimerais partager, avec ceux qui sont intéressés, mon cheminement personnel durant les trois dernières années passées dans les classes d’adultes de la région de St-Quentin, et ce, malgré mes difficultés d’apprentissage. Mon objectif est de réussir à passer le DEG à la fin de mon année scolaire.
Mes parents étaient nomades et je suis la cadette d’une famille nombreuse de treize enfants. Mes sœurs étaient toutes parties vivre à l’extérieur du nid familial. Il restait encore sept garçons à la maison. Or, vous constatez bien que j’étais la seule fille pour entretenir la maison. La raison pour laquelle j’ai quitté très jeune mes études, et contre ma volonté, c’était la santé fragile de ma pauvre mère qui n’était plus apte physiquement à accomplir ses tâches au foyer. Par obligation, à 15 ans, je suis restée à la maison.
Déjà, à l’âge de 16 ans, je me suis mariée. Nous avons déménagé 30 fois dans l’espace de 10 ans. Durant ce temps, nous avons eu deux merveilleuses filles à un an d’intervalle. Mon mari était comme mes parents, on ne vivait pas longtemps au même endroit. Cependant, lorsque l’inscription scolaire arriva, je ne voulais pas mettre l’éducation de mes filles en péril. Moi, je savais comment c’était pénible de déménager souvent. Il était plus facile de rester à la même école. C’est à ce moment-là que j’ai choisi la stabilité afin qu’elles réussissent. C’était très clair dans ma tête; je ne voulais pas leur faire vivre la même situation que la mienne. Imaginez-vous être incapable d’intervenir pour les aider dans leurs devoirs à cause du manque de connaissances. C’est vraiment humiliant. Le calcul et l’écriture m’ont fait faire des cauchemars parce que j’étais impuissante à leur venir en aide. Je me sentais tellement désarmée. Avant, j’étais si gênée que je ne pouvais même pas demander d’aide pour lire des choses que je ne comprenais pas. La rage qui m’habitait était terrible lorsque je voyais les autres faire toutes sortes de choses que je ne pouvais pas accomplir. Je me sentais impuissante mentalement, comme une sous-développée. Comment voulez-vous vous aimer si vous n’êtes pas fier de ce que vous accomplissez? Comme le dicton le dit si bien : « Il faut d’abord s’aimer avant de pouvoir aimer les autres. »
À un moment donné, mon mari ne pouvait plus subvenir seul aux besoins familiaux. J’ai donc dû entrer, malgré ma volonté, sur le marché du travail. Il va sans dire que pour les gens analphabètes, comme moi, sans scolarité, cela devient très ardu. Les tâches sont plutôt compliquées et difficiles à accomplir, surtout lorsqu’il faut suivre les instructions et qu’on ne sait pas trop comment s’y prendre. Il est certain que je ne le crie pas sur les toits que je suis ANALPHABÈTE. Je l’ai caché tant que j’ai pu. J’étais tellement gênée et j’avais si honte de cela. Je n’aime pas le mot « analphabète », car pour moi, il signifie l’ignorance et la pauvreté. C’est une souffrance de ne pas savoir dire les vrais mots, parler correctement. Souvent, je préférais ne rien dire du tout au lieu de me faire ridiculiser. C’est très blessant de ne pas être compris. C’est une sorte d’incompréhension de certaines personnes qui n’ont pas vécu cette réalité. C’est la survie, le cœur au ventre qui m’a sauvée. Être déterminée et vaillante m’a permis de gagner ma vie honorablement.
Mon travail se résume à des emplois précaires et très difficiles physiquement. En plus, je reçois moins de salaire que ceux qui ont des certificats ou des diplômes. Actuellement, j’effectue des travaux saisonniers tels que la fabrication de couronnes de Noël (cela demande de longues heures debout et souvent, on omet la pause car nous sommes payés à la pièce), planteuse de petits arbres, le ramassage de pommes de terre, aide-cuisinière dans les restaurants et les cantines. Toutes ces expériences m’ont permis de découvrir que j’ai de la facilité à travailler sous pression, à effectuer des tâches répétitives, j’ai développé le sens des responsabilités, la persévérance, la dextérité manuelle ainsi que la rapidité dans mon travail. Donc, je suis très débrouillarde, ce qui n’est pas négligeable. En fait, ce sont des compétences dont les entreprises ne tiennent pas compte tant et aussi longtemps que tu n’as pas ton diplôme de secondaire en main.
Pendant toutes ces années, j’ai bien essayé de retourner aux études à temps partiel ou par les soirs, cependant, chaque fois, il se produisait des événements incontrôlables pour que mes espoirs s’évanouissent. Par la suite, les enfants ont quitté le nid familial. Ensuite, notre couple s’est effondré et je crois même, à bien y penser, que l’instruction qui me manquait a sûrement un lien avec cette rupture. Tous ces soucis familiaux m’ont été si néfastes que j’ai eu le cancer. Cependant, avec ma volonté de vivre par-dessus tout, je l’ai vaincu. Le peu de salaire soutiré de mes labeurs m’a permis de réfléchir plus longuement et sérieusement à ma situation personnelle. Après mûre réflexion, j’ai choisi l’option de retourner sur les bancs d’école afin d’obtenir mon certificat d’études secondaires pour être mieux rémunérée et être reconnue au point de vue de la certification salariale et en tant qu’individu responsable de la communauté.
La force de caractère que je possède m’a aidée à me prendre en main et j’ai cessé de blâmer la société. J’ai décidé d’y remédier. Alors, j’ai pris le taureau par les cornes et je suis retournée en classe, plus précisément en alphabétisation. Au début, je me sentais inférieure au groupe. Mon travail acharné et mes longues heures d’études à la maison m’ont permis de changer tout cela. Plus j’apprenais, plus j’avançais dans mon cheminement et plus je prenais le goût de me lever tôt le matin pour apprendre de nouvelles choses parce que je suis une passionnée. Je me rappelle que je ne pouvais pas écrire une phrase correctement ni utiliser les livres de référence adéquatement. Mes connaissances étaient vraiment très limitées. Actuellement, chaque nouvelle connaissance s’imprègne dans ma mémoire et me permet d’avancer graduellement afin de me surpasser. Il est certain que parfois, j’ai de la difficulté à écrire sans faire d’erreurs. Cependant, si je me compare au début de la formation, il y a beaucoup de progression. Je suis très attentive à ce que je lis dans les livres et je comprends vraiment le sens des phrases. Je suis capable de faire du travail tout en respectant les consignes. L’ordinateur est un autre moyen de communication que j’ai développé. Je deviens de plus en plus habile avec cet outil face auquel j’ai enrayé la peur. Dire qu’auparavant, tout ressemblait à du chinois. Je comprends l’utilité et la nécessité des études dans ma vie. La lumière au bout du tunnel se fait enfin voir. Atteindre mes objectifs de jour en jour et l’espoir d’une vie meilleure sont à ma portée. J’ai vraiment la piqûre comme on dit!
Malgré toutes ces épreuves que j’ai surmontées au cours de ma vie, je me suis rendue loin. Maintenant, je suis rendue au niveau de la neuvième année, je vais compléter mes examens au mois de juin pour obtenir mon DEG. Enfin, la possibilité d’aller au collège s’offre à moi. Choisir un métier convenable, pour la première fois, qui me permettra d’améliorer les différentes sphères de mon univers.
C’est un autre tournant, j’ai amélioré ma capacité de lire, d’écrire, de calculer et cela sans toujours demander de l’aide à quiconque. Cela m’a fait renaître à la vie. Imaginez la fierté de pouvoir dire à vos enfants qui vous proposent habituellement de l’aide pour écrire ou lire une lettre à votre place : « Non merci! Je suis capable de le faire moi-même. » Leurs expressions démontrent clairement la fierté qui apparaît sur leur visage. Aujourd’hui, je suis maintenant très fière d’être capable d’aider mes petits-enfants dans leur scolarité sans que leur mère ne craigne que je les induise en erreur. C’est merveilleux de me rapprocher de ceux que j’aime et partager avec eux les mêmes connaissances. On se comprend mieux parce qu’on parle le même langage.
Je peux faire la lecture à mes petits-enfants, aux personnes âgées afin de leur faire découvrir la magie qui existe dans les mots par les bouquins. Tous les jours, je découvre et je voyage de longues distances grâce au monde de la lecture. Le budget familial est plus facile maintenant à élaborer et me permet de le suivre à cause de mes connaissances. J’ai participé à la vente de billets de notre classe régionale afin de recueillir des fonds pour défrayer les dépenses. Calculer également l’argent de la vente de fonds des billets afin de remettre les sous à la responsable, c’est valorisant. J’ai collaboré à soumettre une demande d’immigration pour faire venir une personne du Maroc dans ma région. Je fais l’inventaire de couronnes de Noël gratuitement afin d’acquérir de nouvelles expériences pour une collègue de travail.
Si vous saviez combien mon enseignante est compréhensive, douée et patiente avec nous, les apprenants. Elle nous accepte comme nous sommes. Pensez-vous être les seuls à vivre cette situation de désespoir? Détrompez-vous! Vous vous ferez des amis et vous rencontrerez des gens sympathiques. Ayez confiance, n’attendez plus deux ou trois ans avant de vous décider. Votre peur du ridicule n’est pas fondée et elle va fondre comme la neige. Si moi j’ai réussi à le faire, tous peuvent y parvenir. Je peux comprendre la peur qui vous hante et la souffrance qui vous ronge. Je suis de celles qui ont passé par là. N’attendez plus pour réaliser vos rêves! Ignorez ceux qui ne croient pas en vous, vous êtes tous uniques et capables. Toute personne sur cette terre a le droit d’avoir de l’instruction pour pouvoir mieux vivre convenablement.
D’après le texte que vous venez de lire, vous pouvez évaluer l’amélioration de mes connaissances et le fruit de mon labeur durant ces trois dernières années. Écrire ce texte m’a permis de vous montrer le résultat concret de tous mes apprentissages. Voilà ce que l’alphabétisation m’a permis de devenir; une personne AUTONOME. Je suis prête à aller passer le test de GED. Par mon partage, j’espère être un exemple pour ceux qui voudraient se donner une deuxième chance. Auparavant, je ne voyais qu’une facette de la médaille et maintenant je vois de l’autre côté. Pensez un peu à tout ce que la vie exige d’investissements, d’énergie, de temps pour réussir. Si je m’arrête à ma propre expérience, je constate qu’une armée de personnes ont contribué à ce que ma vie réussisse. Encore une fois, je ne peux point trouver de mots plus puissants que MERCI et MERCI à la classe d’alphabétisation de m’avoir permis de sortir de l’ignorance.
Simonne Glazer

